L’Héritier maudit de la Maison Zul
Thar naquit dans une grande famille shael’tharienne portant le nom de Zul, autrefois associé au prestige, à l’autorité et aux cercles religieux d’Eldrastor. Sa naissance aurait dû prolonger la grandeur de sa lignée. Elle devint au contraire la cause de son effacement.
Sa mère, une oracle sujette à des visions de plus en plus violentes, affirmait entendre la voix d’Argone murmurer à travers ses entrailles. Durant sa grossesse, elle annonça que son enfant ne servirait pas la gloire de la Maison Zul, mais qu’il reviendrait un jour à Eldrastor sous le regard du dieu de la corruption.
La nuit de sa naissance, le ciel se chargea de cendres. Les torches de la demeure familiale s’éteignirent les unes après les autres et, pendant quelques instants, les eaux des bassins cessèrent de frémir. La famille y vit la confirmation de la prophétie.
Craignant le scandale et la ruine de son nom, la Maison Zul refusa de reconnaître l’enfant. Les archives de sa naissance furent détruites, sa mère bannie et tous deux abandonnés aux frontières des marais de Solvor. En voulant empêcher la prophétie, les Zul venaient peut-être de lui donner naissance.
La mère et l’enfant furent recueillis par les Nécryens, un peuple vivant en marge des royaumes, craint pour ses rites obscurs et son culte silencieux envers les puissances souterraines. Parmi eux, l’enfant conserva les deux fragments de son identité : Thar, le prénom qui portait la grandeur promise à sa naissance, et Zul, le nom de la famille qui l’avait rejeté.
Les Nécryens unirent ces deux noms selon leur usage rituel. Il devint Thar’Zul.
Dès son enfance, il ne connut que la pénombre des marais. Son regard semblait absent et sa voix demeurait rare. Pourtant, lorsqu’il parlait, ses paroles révélaient une sagesse funeste et une connaissance interdite que nul ne semblait lui avoir enseignée.
À l’âge de sept legas, Thar’Zul traversa seul les profondeurs de Solvor, là où même les chasseurs les plus aguerris craignaient les bandits, les eaux corrompues et les créatures dissimulées sous la brume. Il revint indemne, tenant entre ses mains un crâne ancien gravé de runes impies.
Lorsqu’il déclama les premiers versets du Cantique des Morts, les vieillards nécryens se prosternèrent. Ils reconnurent en lui l’Élu d’Argone, celui qui porterait la parole de la décrépitude, de la corruption et du renouveau né de la mort.
Des legas plus tard, Thar’Zul revint à Eldrastor. Il ne réclama ni héritage, ni titre, ni pardon. Il entra dans la cité sous le nom que sa famille avait voulu ensevelir et s’éleva jusqu’au rang de Grand Prêtre d’Argone.
Ses fidèles donnèrent alors à son nom une signification nouvelle : la Grandeur de l’Ombre.
Thar’Zul n’était plus seulement l’enfant rejeté de la Maison Zul. Il était devenu la grandeur qu’elle avait refusé de reconnaître, revenue sous une forme assez sombre pour la hanter.
Chassé du monde des vivants, Thar’Zul grandit dans la nuit, errant de nécropole en ruines interdites. Il se rendit à la Nécrovale d'Argone, où il apprit les secrets de la nécromancie pure, celle qui ne relevait pas du simple sortilège, mais du pacte intime avec la Mort elle-même. Il offrit son sang à l’Autel des Ombres, laissant la corruption d’Argone s’insinuer en lui, flétrissant sa chair, noircissant son âme, mais en retour, lui offrant l’éternelle communion avec son dieu.
Son errance le mena aux portes d’Eldrastor, la cité déchue autrefois bénie par Irkay, mais tombée en disgrâce sous l’influence du culte d’Argone. Là, dans les entrailles d’une forteresse souterraine, il découvrit le Temple Noir, un sanctuaire profané où les statues des anciens dieux étaient rongées par la mousse et les miasmes du néant. Les fidèles d’Argone s’y rassemblaient en secret, chuchotant des prières à la gloire du Fléau des Vivants.
Sous son regard, le Temple Noir d’Eldrastor renaquit dans les ténèbres. Thar’Zul érigea un autel de chair et d’os, où il pratiquait d’innombrables sacrifices pour alimenter le pouvoir de son dieu. Il développa des rituels interdits, transformant les cadavres en sentinelles funèbres tel un fossoyeur, des abominations errantes qui protégeaient le sanctuaire. Sa parole était loi, son ombre une malédiction, et ceux qui osaient s’opposer à lui finissaient suspendus aux colonnes du temple, leurs âmes aspirées par les brasiers nécrotiques. Il fut à l'origine de l'invasion des morts-vivants d'Argone à Eldrastor. Un pacte le liant au lieu lui même pour inciter la shael'maara Zahraya de bâtir un temple dédié au dieu Argone afin de les préserver des morts-vivants.
Désormais, Eldrastor est un bastion de la mort, un territoire où le culte d’Argone règne sans partage. Les cloches funèbres résonnent chaque nuit, annonçant l’ultime éclipse où les vivants disparaîtront sous le poids de l’oubli.
Et dans les profondeurs du temple, Thar’Zul veille, les mains tachées de l’ichor - le sang des morts-vivants - des âmes consumées, attendant l’heure où le règne d’Argone s’étendra sur le monde.