L’histoire de Shael’Thor ne commence pas avec un royaume.
Elle commence avec des cités indépendantes, des lignées anciennes et des peuples façonnés par le désert.
Eldrastor, Valgor, Brillendal et Dreylorn possédaient leurs propres autorités, leurs traditions et leurs sanctuaires. Les routes les reliaient, mais aucune couronne ne les réunissait durablement.
Puis des voiles étrangères apparurent à l’horizon.
Avant l’unification, Shael’Thor n’était pas un territoire sans ordre. Chaque cité possédait ses autorités, ses lignées, ses conseils et ses forces de défense. Les clans protégeaient les routes, les oasis et les terres dont dépendait leur survie.
Dreylorn, Brillendal, Valgor et Eldrastor formaient les quatre grands pôles de cette civilisation. Elles n’obéissaient pas à une couronne commune, mais leurs intérêts s’entremêlaient. Les récoltes, le sel, les métaux, les remèdes, les épices et les étoffes circulaient entre leurs marchés.
Cette prospérité se lisait jusque dans les vêtements. Les familles nobles portaient des étoffes légères brodées de fils colorés, des voiles travaillés, des bijoux d’or ou de cuivre et les signes de leur lignée. Artisans, soldats et marchands possédaient eux aussi des tenues adaptées à leur rang et à leur métier.
Shael’Thor connaissait les rivalités et les inégalités, mais ses greniers étaient approvisionnés, ses ateliers actifs et ses routes suffisamment sûres pour maintenir l’équilibre des cités.
Cet équilibre semblait fait pour durer. Il ne le fut pas.
Vers la Legacy -15, une crise politique déchira Zeltania. Des cultes et leurs alliés furent accusés d’alimenter une conspiration contre le pouvoir. Ces accusations, largement fallacieuses, permirent à Aetheltan de transformer une affaire intérieure en une vaste croisade athéiste.
Shael’Thor devint l’une de ses principales cibles. Ses temples, ses ordres spirituels et les communautés qui les protégeaient furent présentés comme les relais d’une menace contre Zeltania.
Une armada zeltane atteignit Valgor, puis la conquête progressa vers les cités de l’intérieur. Elvas fut érigée comme nouvelle capitale et centre du pouvoir d’Aetheltan. Les temples de Shael’Thor furent détruits les uns après les autres, jusqu’à ce qu’aucun ne puisse plus exercer ouvertement son autorité.
Les Sœurs du Désert et d’autres réseaux clandestins répondirent par des attaques, des sabotages et une guérilla menée sur l’ensemble du territoire. Aetheltan qualifiait leurs actions de terrorisme local. Pour une partie du peuple, elles représentaient pourtant la dernière résistance encore capable de frapper l’occupant.
Malgré la répression, Aetheltan ne parvint jamais à trouver ni à anéantir les Sœurs du Désert. Assiégé par la peur et la défiance, il finit par se retrancher dans Elvas, où il termina ses jours au milieu du territoire qu’il avait porté à la désolation.
Aethel n’était alors qu’un enfant. Dans les profondeurs du désert, une autre enfant grandissait parmi les Sœurs du Désert : Zahraya. Aucun des deux ne savait encore que l’avenir de Shael’Thor reposerait un jour sur leur alliance.
Les campagnes d’Aetheltan, la destruction des temples et l’affrontement continu avec les résistances locales brisèrent progressivement l’équilibre de Shael’Thor.
Les routes devinrent dangereuses. Les caravanes cessèrent de circuler, les récoltes ne parvinrent plus aux cités et les réserves s’épuisèrent. Les marchés se vidèrent tandis que les ateliers fermaient les uns après les autres.
Puis vinrent les famines, la pauvreté et les maladies.
Des familles quittèrent leurs maisons pour rejoindre les oasis ou les bastions enfouis dans les sables. Le déclin devint visible sur les corps. Les étoffes brodées furent découpées pour réparer des vêtements plus anciens. Les bijoux furent vendus, fondus ou échangés contre de la nourriture. Les voiles se déchirèrent, les armures furent rafistolées et les couleurs des lignées disparurent sous la poussière.
Les vêtements ne témoignaient plus du rang ou de la richesse. Ils servaient seulement à résister au soleil, au froid des nuits et au sable porté par le vent. Nobles, soldats, artisans et réfugiés finirent par partager les mêmes étoffes rapiécées.
Lorsque le règne d’Aetheltan s’acheva, les cités qui avaient autrefois exhibé leur aisance semblaient désormais vêtues de leurs propres ruines.
Au commencement de la période des Grandes Fondations, Aethel hérita d’un pouvoir que son père avait imposé par la conquête.
Sa couronne dominait Elvas, mais elle ne suffisait pas à unir les quatre cités. Les anciennes lignées conservaient leurs intérêts, les clans leurs fidélités et chaque territoire sa propre mémoire des destructions commises par Aetheltan.
Aethel était roi, mais son royaume n’existait pas encore véritablement. Il choisit alors une voie différente de celle de son père : la politique, l’aide et la réconciliation.
Des convois furent envoyés vers les cités les plus démunies. Les puits furent restaurés, les routes progressivement sécurisées et les greniers réapprovisionnés lorsque les récoltes le permettaient. Aethel reconnut les autorités locales au lieu de chercher à les effacer.
Les escarmouches contre les morts-vivants et les barbares ne cessèrent pas, mais Shael’Thor ne connut plus de guerre totale durant cette reconstruction. Le jeune roi devait désormais obtenir ce qu’aucune armée ne pouvait imposer durablement : la confiance d’un peuple que sa propre dynastie avait contribué à ruiner.
Une question demeurait cependant en suspens : celle des Sœurs du Désert.
Elles n’avaient jamais reconnu la royauté d’Aetheltan. En échappant à ses recherches et en maintenant leurs bastions secrets, elles n’avaient pas obtenu leur liberté d’un souverain : elles l’avaient conservée contre lui. À sa mort, elles formaient toujours une puissance indépendante, armée et profondément méfiante envers son héritier.
Aethel comprit qu’il ne pourrait pas relever Shael’Thor en poursuivant la guerre de son père. Il mit fin aux campagnes menées contre les Sœurs et ouvrit, avec l’aide de Zahraya, un dialogue avec celles qui avaient survécu dans les profondeurs du désert.
Les Sœurs acceptèrent progressivement de suspendre leurs attaques contre la Couronne et de contribuer à la protection des routes, des cités et des populations. En retour, Aethel reconnut leur autonomie, leur commandement propre et l’inviolabilité de leurs bastions enfouis dans les sables.
Elles ne devinrent ni des sujets désarmés ni une simple division de l’armée royale. Elles demeurèrent une force shael’tharienne indépendante, alliée au royaume lorsque sa survie exigeait leur intervention.
Cette réconciliation fut la première preuve qu’Aethel ne cherchait pas à achever la conquête entreprise par Aetheltan, mais à réparer ce qu’elle avait détruit.
Sous la cinquième Legacy, Valhoryn Kaëdrak atteignit Shael’Thor accompagné de guerriers venus de Novania. Avec lui voyageait un héritage plus redoutable que leurs armes : le Ryth Var Shal, un rite ancien issu de la tradition des Ulfrdóttir.
Cette épreuve ne formait pas de simples cavaliers. Elle cherchait à unir le corps et l’esprit du guerrier à sa foi, afin de le soumettre à la bénédiction de Shibaya. Tous ne survécurent pas à cette rencontre avec le divin. Certains moururent durant le rite. D’autres sombrèrent dans la folie, incapables de contenir la puissance qui les avait traversés.
Seuls quelques élus accomplirent la métamorphose. Là où les femmes noviennes devenaient des guerrières-louves, les hommes de Shael’Thor prirent la force et les traits du lion. Ainsi naquirent les premiers Shael’ir, guerriers sacrés portant dans leur chair la marque de Shibaya.
Leur première grande épreuve survint lorsque Valgor dut affronter les barbares et les morts-vivants venus des marais de Solvor. Les forces de la cité combattirent aux côtés des guerriers d’Aethel. Pour les Shael’ir, cette bataille fut aussi l’occasion de prendre leur revanche sur des adversaires qui avaient autrefois répandu la mort aux frontières du royaume.
Dans la violence du combat, les deux forces apprirent à se faire confiance. Leur victoire commune souda une alliance que les négociations seules n’auraient peut-être jamais obtenue. Valgor comprit qu’Aethel ne cherchait pas à lui imposer une nouvelle domination, mais à réunir les cités afin qu’aucune d’elles ne demeure seule face aux menaces du désert.
Le ralliement de Valgor marqua ainsi une étape décisive dans l’unification de Shael’Thor. Sous la huitième Legacy, la reconnaissance officielle des Shael’ir donna à Aethel un bras armé capable de dépasser les anciennes fidélités locales.
Des guerriers issus de cités autrefois rivales pouvaient désormais combattre sous une même foi et un même serment. Avec les Shael’ir, l’unification de Shael’Thor cessait d’être une promesse politique : elle devenait une force vivante.
Sous la douzième Legacy, Dreylorn, Brillendal, Valgor et Eldrastor se rallièrent progressivement à Elvas.
Cette unification ne fut pas une nouvelle conquête. Elle représenta l’aboutissement des aides apportées par Aethel, des routes rouvertes, des ressources partagées et des accords conclus avec les autorités locales. Les cités ne furent pas vaincues. Elles acceptèrent de rejoindre un pouvoir qui avait choisi de les relever.
Zahraya, la baronne d'Eldrastor, joua un rôle essentiel dans cette réconciliation. Issue de la résistance du désert, elle pouvait parler à ceux qui n’auraient jamais accordé leur confiance au fils d’Aetheltan. Aux côtés d’Aethel, elle transforma les anciennes oppositions en une organisation commune.
Chaque cité conserva son identité, mais participa désormais à la défense, à l’approvisionnement et à la reconstruction du territoire.
Le royaume d’Aethel naquit ainsi d’une réconciliation autant que d’une nécessité : aucune cité ne pouvait se relever seule, et aucune couronne ne pouvait survivre sans réparer ce que la précédente avait détruit.
L’âge d’or né de l’unification de Shael’Thor ne s’acheva pas dans une guerre entre les cités, mais par une offensive calculée venue d’Eldoria.
Varian El Vareth envoya son commandant, Vaelor Drakens, prendre possession de Valgor. La cité se trouvait alors privée de ses principaux défenseurs : les Shael’ir étaient partis combattre les morts-vivants de Kaelar à Dreylorn.
Pour Valgor, déjà meurtrie autrefois par l’invasion zeltane, l’histoire semblait se répéter. La cité fut de nouveau frappée par une grande croisade étrangère. Sa chute ouvrit aux armées eldoriannes une brèche au cœur du territoire et marqua le commencement de la fin pour la renaissance shael’tharienne.
Les Eldoriens ne recherchaient pourtant pas ce que les Zeltans avaient autrefois convoité. Les Sœurs du Désert et leurs bastions n’étaient pas leur objectif principal. Ils voulaient s’emparer du secret des Shael’ir.
Les guerriers-lions furent traqués, capturés et réduits en esclavage afin de grossir les rangs militaires d’Eldoria. L’envahisseur espérait également percer les mystères du Ryth Var Shal et reproduire cette métamorphose sacrée au service de ses propres ambitions.
Face à la chute de Valgor, Aethel tenta une dernière fois d’employer l’arme qui avait permis l’unification de Shael’Thor : la diplomatie. Son sacrifice permit la libération de la cité, mais lui coûta la vie. Avec sa disparition, sous la dix-neuvième Legacy, s’achevèrent son règne et l’âge d’or des Grandes Fondations.
La mort du roi ne mit pas fin à l’offensive. Privé de celui qui avait réuni les cités, Shael’Thor vit l’occupation eldorianne s’étendre sur son territoire. Les autorités furent renversées, les ressources détournées et les Shael’ir pourchassés comme des armes vivantes.
Cette cruauté provoqua cependant l’inverse de ce qu’espérait l’envahisseur. Dans toutes les cités, l’indignation effaça les dernières divisions. En hommage au souverain qui avait offert sa vie pour son peuple, les habitants donnèrent à leur terre un nouveau nom : le royaume d’Aethel.
Le royaume possédait désormais un nom capable de rassembler son peuple, mais plus aucun souverain en âge de le défendre. Aethelric, né une Legacy auparavant, n’était encore qu’un enfant.
Sous la dix-neuvième Legacy, la mort d’Aethel laissa derrière elle une couronne sans roi et un héritier trop jeune pour régner. Eldoria occupait les cités tandis que les survivants de la dynastie et de la résistance cherchaient encore un moyen de préserver l’enfant.
Zahraya prit alors la tête du royaume. Elle ne s’empara pas de la couronne et ne chercha jamais à remplacer l’héritier. Elle accepta de protéger son royaume jusqu’au jour où Aethelric pourrait lui-même porter le poids du règne.
Depuis les bastions enfouis dans les sables, entourée des Sœurs du Désert, celle que l’on nommerait la Reine de l’Ombre transforma les anciens refuges de la résistance en centres de commandement. Sa mère avait combattu l’invasion zeltane. Zahraya reprit cet héritage contre Eldoria.
Ses attaques rapides frappèrent les convois, les garnisons et les routes de ravitaillement. Ses réseaux permettaient aux combattants de disparaître dans le désert avant que l’occupant puisse riposter. Chaque victoire rendait une route, un village ou une cité au royaume.
Zahraya ne gouverna pas depuis un trône préservé. Elle régna depuis les profondeurs d’un pays meurtri, parmi celles et ceux qui refusaient de voir disparaître l’œuvre d’Aethel. Son autorité naquit moins d’un titre que de sa capacité à maintenir le royaume vivant.
Lorsque Aethelric fut enfin en âge de reprendre la couronne, l’occupation avait été affaiblie, mais elle n’était pas encore totalement vaincue. Le jeune héritier prit alors le commandement des forces du royaume aux côtés de Zahraya.
Ensemble, ils chassèrent les dernières armées eldoriennes du royaume d’Aethel. Cette victoire libéra leur terre, mais elle ne mit pas fin à la menace d’Eldoria. Elle ne faisait que repousser la guerre au-delà de leurs frontières.
Aethelric avait grandi à l’écart du monde, caché de ceux qui auraient voulu éteindre la lignée de son père. Son enfance ne se déroula pas dans la sécurité d’un palais, mais sous la protection des résistants qui avaient refusé de laisser mourir l’héritage d’Aethel.
Lorsqu’il reprit la couronne, il trouva un royaume libéré, mais profondément marqué par l’occupation. Il aurait pu consacrer son règne à la reconstruction des cités et laisser les conflits étrangers se consumer loin des frontières de Shael’Thor.
Mais au-delà des royaumes mortels, la colère gagnait les dieux.
Manipulé par Argone, Abbadon avait usurpé des pouvoirs qui n’appartenaient pas aux hommes. Victime de la déesse autant qu’instrument de ses ambitions, il avait fait d’Aldonia le centre d’un bouleversement capable de rompre l’équilibre du Waryaume.
Les dieux se tournèrent alors vers les peuples mortels. Chacun appela ceux dont l’histoire, les blessures et les serments pouvaient les conduire jusqu’à Aldonia. Chaque peuple reçut ainsi une raison humaine et divine de rejoindre la croisade qui se préparait.
À Aethelric répondit Shibaya. Sa bénédiction vivait déjà dans la chair des Shael’ir, mais la déesse avait été trompée et ses pouvoirs détournés au profit d’Argone. Elle appela le roi à défendre l’équilibre qu’Abbadon menaçait désormais de renverser.
Pour Aethelric, cet appel divin rejoignait une cause plus terrestre. Après avoir chassé les Eldoriens de son propre royaume, il refusait de les laisser imposer ailleurs la domination, l’esclavage et la destruction qu’avait connus son peuple. Porter la guerre jusqu’en Aldonia signifiait également libérer un autre royaume de leur emprise.
Vers la cinquantième Legacy, Aethelric quitta donc Shael’Thor pour partir en croisade contre les forces eldoriennes présentes sur les terres d’Aldonia. Zahraya demeura à la tête du royaume d’Aethel afin de gouverner les cités et de protéger ce qui avait été reconstruit.
Aethelric ignorait encore où l’appel de Shibaya le conduirait. Devrait-il renverser Abbadon, le juger pour son usurpation ou tenter de le délivrer de l’influence d’Argone ?
Seul le destin pouvait encore juger de sa trajectoire.
Ainsi s’ouvrait un nouveau chapitre : celui de la Guerre de l’Archipel et la fin de l'ère des Grandes Fondations.