Une porte qui n’aurait jamais dû s’ouvrir
Le Drekk Argonak est l’une des fractures les plus redoutées de WARYAUME.
Il constitue une passerelle entre le monde des mortels et le domaine d’Argone, dieu de la mort et de la corruption.
Selon les chroniques noviennes, sa première ouverture connue eut lieu à Skolvar, lorsque Argone décida de rompre l’équilibre qui liait les grandes puissances divines. En ouvrant un passage vers Novania, il défia directement ses frères et sœur, Kharon, Irkay et Shibaya, afin d’étendre son influence sur les trois saisons du monde.
Ce qui devait permettre aux ténèbres d’envahir Novania devint pourtant, avec le temps, une route que les Noviens apprirent eux-mêmes à emprunter.
Le Drekk Argonak cessa alors d’être seulement une porte d’invasion.
Il devint une frontière de guerre.
Lorsque le Drekk s’ouvrit à Skolvar, les forces d’Argone pénétrèrent pour la première fois massivement sur les terres noviennes.
Morts-vivants, goules et créatures issues de son royaume franchirent le passage tandis que les guerriers du Nord tentaient d’empêcher l’invasion de se répandre au-delà de la région.
Sous la conduite d’Atanaël, les Noviens parvinrent finalement à repousser les armées d’Argone.
Mais fermer les portes de leurs cités ne suffisait plus.
Novania avait découvert qu’un passage existait désormais entre son monde et celui de son ennemi.
Les Noviens choisirent alors une réponse conforme à leur nature : plutôt que d’attendre la prochaine invasion, ils porteraient eux-mêmes la guerre de l’autre côté du Drekk.
Les croisades du Drekk ne sont pas menées tout au long de l’année.
Elles prennent place durant l’Obscurité d’Argone, cette longue période au cours de laquelle les engeances du dieu des ténèbres envahissent le monde des vivants.
À cette époque, les guerres entre royaumes cessent presque entièrement.
Les peuples se replient derrière leurs murailles, ferment leurs routes et vivent sur les réserves accumulées durant les saisons précédentes.
Sortir combattre inutilement représenterait un risque immense.
Chaque expédition consommerait des vivres précieux.
Chaque soldat envoyé au-dehors serait un homme de moins pour défendre les cités contre les créatures qui apparaissent avec l’Obscurité.
La plupart des royaumes choisissent donc l’autarcie et l’attente.
Les Noviens, eux, en tirèrent une conclusion différente.
Puisque les engeances d’Argone revenaient à chaque Obscurité depuis son propre domaine, attendre leur arrivée ne faisait que recommencer éternellement la même guerre.
Ils décidèrent donc de franchir le Drekk Argonak.
Les croisades deviennent ainsi des campagnes hivernales, menées pendant l’Obscurité d’Argone.
Au lieu de gaspiller leurs réserves dans des conflits entre peuples, les Noviens concentrent leurs forces sur l’ennemi commun qui menace le monde durant cette période.
Le Drekk leur permet de remonter jusqu’à la source même des invasions.
Ils pénètrent alors dans le royaume d’où proviennent les goules, les morts-vivants et les autres engeances qui, à chaque Obscurité, franchissent la frontière vers le monde des vivants.
Leur objectif n’est donc pas seulement de défendre Novania.
Il est de porter la guerre dans le territoire même d’Argone.
Frapper les armées avant qu’elles ne puissent franchir le passage.
Détruire leurs positions.
Affaiblir leurs forces.
Et, lorsque cela est possible, atteindre ceux qui commandent les légions des ténèbres.
Mais chaque croisade possède un prix.
Une partie importante des guerriers quitte Novania au moment même où les dangers liés à l’Obscurité sont les plus grands.
Les cités ne peuvent donc rester sans défense.
Pendant que les armées franchissent le Drekk Argonak, les Ulfrdóttir demeurent en Novania.
Elles protègent les cités, les villages, les routes et les territoires laissés vulnérables par le départ des guerriers.
Cette répartition des rôles devient essentielle à la survie du royaume :
les guerriers portent la guerre chez Argone,
tandis que les Ulfrdóttir empêchent ses engeances de profiter de leur absence.
Ainsi, durant chaque Obscurité, la guerre se joue simultanément des deux côtés du Drekk Argonak.
La plus grande menace du Drekk Argonak n’était pourtant pas toujours visible.
Argone ne devait pas nécessairement tuer ceux qui pénétraient dans son domaine.
Il pouvait les contaminer.
Un guerrier touché par cette corruption pouvait survivre à sa campagne, retraverser le Drekk Argonak et revenir parmi les siens sans être immédiatement transformé.
La corruption demeurait en lui.
Silencieuse.
Elle attendait sa mort.
Lorsque le guerrier contaminé tombait finalement, son destin pouvait alors être détourné. Au lieu d’accomplir le passage qui devait conduire son âme vers les Champs Éternels, l’influence d’Argone pouvait la soustraire au cycle normal de la mort.
Le défunt risquait alors de revenir parmi les morts-vivants.
La corruption d’Argone ne condamnait donc pas nécessairement la vie.
Elle condamnait ce qui venait après elle.
Dans l’ordre naturel du monde, la mort marque un passage.
Sous l’influence d’Argone, elle devient une captivité.
Les morts-vivants sont l’expression la plus visible de cette rupture : des corps ramenés dans le monde des vivants alors que leur place ne devrait plus s’y trouver.
Pour les Noviens, cette profanation possède une dimension particulièrement grave.
Un guerrier peut accepter de mourir.
Il peut même considérer sa mort comme l’accomplissement de son devoir envers son clan, Novania et Kharon.
Mais être privé des Champs Éternels et contraint de servir après sa chute l’ennemi qu’il avait combattu constitue une négation de tout ce pour quoi il s’était battu.
Ainsi naquit une peur nouvelle.
Non pas celle de mourir dans le Drekk.
Mais celle d’appartenir à Argone après sa mort.
Les croisades contre Argone transformèrent progressivement la relation entre les Noviens et Kharon.
Vénérer le dieu de la guerre ne suffisait plus.
Les guerriers qui s’apprêtaient à pénétrer dans le Drekk devaient pouvoir être reconnus par lui.
Cette nécessité participa à la naissance et à la structuration du kharonisme, un code religieux et guerrier destiné à maintenir le lien entre Kharon et ses fidèles jusque dans les territoires dominés par son frère.
Le problème posé par Argone était désormais clair :
si la corruption pouvait détourner le destin d’un Novien après sa mort, celui-ci devait porter un signe attestant qu’il appartenait déjà à Kharon.
Ce signe devint la Marque de Kharon.
La Marque de Kharon n’est pas simplement un tatouage guerrier.
Elle est l’aboutissement d’un long rite de passage.
Durant leur jeunesse, les futurs guerriers noviens accomplissent les épreuves de l’Ascension de Kharon, un parcours destiné à éprouver leur endurance, leur fidélité et leur capacité à rejoindre un jour les rangs de ceux qui défendent Novania.
Au terme de cette ascension, la marque établit leur appartenance.
Elle permet à Kharon de reconnaître ceux qui se sont placés sous son autorité et qui ont accepté son jugement.
Ainsi, lorsque ces guerriers franchissent le Drekk Argonak, ils ne pénètrent plus anonymement dans le domaine de son frère.
Ils portent sur eux la trace de celui auquel ils ont juré fidélité.
Le kharonisme devint ainsi bien davantage qu’un culte guerrier.
Il devint une réponse à la corruption d’Argone
Le Drekk Argonak fonctionne dans les deux directions.
Les Noviens peuvent l’emprunter pour porter la guerre dans le domaine d’Argone.
Mais les ténèbres peuvent également l’utiliser pour atteindre le monde des vivants.
Certaines créatures démoniaques sont décrites comme provenant directement de ses profondeurs. Des ouvertures associées au Drekk apparaissent également dans différentes régions, notamment autour d’Yrnmaul, où les chroniques rapportent la présence de forces démoniaques capables d’entraîner des guerriers noviens vers les ténèbres.
Le Drekk n’est donc pas une simple porte située à un endroit unique.
Il représente une fracture entre deux réalités, susceptible de se manifester là où l’influence d’Argone parvient à déchirer la frontière séparant son domaine du monde des mortels.
Chaque ouverture constitue alors autant une voie d’invasion qu’une route de contre-offensive.
Le Drekk Argonak occupe une place particulière dans l’identité novienne.
Il est né comme une arme d’Argone.
Il permit aux morts et aux créatures des ténèbres d’envahir Novania.
Mais les Noviens refusèrent que cette porte ne s’ouvre que dans un seul sens.
Ils la franchirent.
Ils construisirent des forteresses.
Ils portèrent leurs armes jusque dans le domaine de leur ennemi.
Et lorsqu’ils découvrirent que la corruption pouvait les suivre jusque dans la mort, ils transformèrent leurs croyances afin d’y répondre.
La guerre contre Argone façonna ainsi bien davantage que les frontières de Novania.
Elle façonna ses rites.
Ses marques.
Sa conception de l’honneur.
Et la relation qui unit chaque guerrier à Kharon.
Car pour un Novien, la victoire contre Argone ne consiste pas seulement à revenir vivant du Drekk Argonak.
Elle consiste à s’assurer qu’Argone ne puisse jamais réclamer ce qui viendra après.